Rien ne semblait pouvoir m’arrêter. Depuis ma naissance tout n’était que réussite. Mes deux papas (oui j’étais déjà en avance sur mon temps) possédaient des belles mécaniques italiennes et ne manquaient pas d’en rouler. Leur bébé était une merveille. Sur mon berceau seules les fées se sont penchées.
Élancé et gracile, j’ai reçu la visite de tout ce que la planète porte de plus exotique, de plus politique, de plus polémique, de plus extravagant. On se serrait contre moi et je n’ai jamais, non jamais, refusé d’accueillir quiconque.
Bien sûr, comme toute célébrité j’ai eu mes hauts et mes bas, m’offrant chroniquement un petit lifting pour ne pas faire mon âge, mais pouvait-on réellement m’en vouloir?
Avec la maturité, j’ai bien tenté d’évoluer vers des relations plus sérieuses. Banquiers, avocats et hommes politiques se sont invités à ma table, puis à mon chevet. Mes écrits étaient courus, tantôt acides tantôt douceâtres, caressant le faible et flagellant le riche, et inversement selon mon bon vouloir du jour. Je faisais la pluie, le beau temps et toutes les variations météorologiques que me m’autorisaient ma position de référence sociale.
Puis un jour, sans bien le situer, insensiblement, inexorablement, sereinement, j’ai commencé à me faner.
Mes parents venaient d’avoir un autre bébé. La nouveauté plait, surtout quand après quelques balbutiements il parle plus volontiers de sport et de fille. Les grandes discussions sur l’avenir de la planète, sur la conditions des paysans Huan en Chine, tout cela était devenu trop intellectuel. Ils se sont éloignés. Petit à petit. Sans le dire clairement, sans le dire vraiment, sans le dire du tout.
Et un jour j’étais la chose de quelqu’un d’autre. Finis les rires qui ricochaient sur les frêles fenêtres de l’atelier où résonnait aussi cette grosse machine qui a fait la fortune de mes papas.
J’ai vivoté. J’ai résisté. J’ai perdu du poids et gagné une couche de maquillage. Pour faire beau on a fait dans l’air du temps. Si j’avais encore eu quelques relations politiques, et j’en ai eu des nombreuses, elles n’auraient pas manqué de me rappeler qu’à vouloir être dans le vent on se donne un destin de feuille morte.
Et ça n’a pas manqué. Mes fans se sont éloignés. Les derniers ne venaient plus que par pitié. Pour ne pas laisser tomber le monument historique que j’étais devenu. Pour ne pas faire taire les rires de leur enfance, lorsque je leur lisais les bonnes cases des cartoons américains.
Finir dans le caniveau, c’est dur. C’est mouillé. C’est sale. Et c’est triste. Même pour un journal, finir dans le caniveau c’est pas une vie. C’est pas une mort. C’est triste, tout simplement.