Il est une question à laquelle personne ne répond. Remarquez c’est assez facilement compréhensible, puisque qu’il ne se trouve personne pour la poser. Elle est pourtant dans tous les esprits et cachées derrière tous les buissons des sous-entendus. Elle est surtout dans toutes les récriminations des quadras et quasi-quinquas actuellement sacrifiés sur l’autel des barons politiques. A gauche comme à droite, le renouvellement de la classe politique n’est pas une question à aborder, elle soulève bien trop de réticences. Et bien, jouons aujourd’hui le poil à gratter, posons là cette foutue question: A quoi voulez vous que ressemble la classe politique de demain.
L’apparence de la simplicité n’a jamais tenu exonéré de réfléchir un minimum avant de répondre à une question fût-elle stupide. Plusieurs enjeux sont en effet perceptibles derrière la façade lisse de la récrimination politique.
Quelle formation et quelle compétence?
Aujourd’hui, selon la vision populaire, appuyée par la voix populiste, tous les élus nationaux seraient des IEPiens Paris/Enarques en puissance. Ce qui se révèle un peu exagéré mais trouve tout de même un semblant de vérification pragmatique. Prenons notre cher gouvernement: seuls 5 sur 38 ministres ou secrétaires d’Etat sont issus de l’ENA soit moins de 15%, auxquels on pourra rajouter les Villepin, Juppé, Chirac, Seguin et consorts gaullistes.
De l’autre côté, chez « nous », Aubry, Mosco, Fabius, Hollande, Royal, Tasca, Jospin, Chevènement, Sapin, et plus proche physiquement Alain Richard sont issus de cette glorieuse école.
Est-ce à dire que de brillantes neurones sont nécessaires à l’exercice intellectuellement éreintant de ministre, député et gloire suprême, président de la République? A l’évidence, la situation actuelle nous prouve que l’accession à la mandature suprême ne nécessite pas immanquablement le badge « vu à l’ENA ».
Elle prouve cependant, par défaut, que les capacités intellectuelles développées au contact d’autres éléments brillants tendent à assurer une clarté dans la réflexion, une pondération dans la décision, et une dose d’anticipation prospective assez développée. Le manque flagrant de perspicacité et de pragmatisme avec lesquels NS prend aujourd’hui – parfois – des décisions est pour le moins ébouriffant (il n’y a qu’à voir la panade dans laquelle les services de Bercy sont pour mettre au point un dispositif à peine crédible de remplacement de la taxe professionnelle suite aux déclarations à l’emporte pièce de superNico). On pourra supposer – peut être hâtivement – qu’un(e) énarque aurait montré un peu plus de réserve en attendant d’avoir des éléments chiffrés (les énarques adorent les chiffres c’est bien connu).
Et au niveau local?
La technicité croissante de l’action publique, qu’il s’agisse notamment de technique financière ou réglementaire (dans des domaines comme l’urbanisme notamment), n’emporte pas pour conséquence qu’un élu en soit en mesure de pratiquer ces matières. Cela reste et doit demeurer le rôle des administratifs besogneux mais parfois forts inventifs.
Mais cela exige deux qualités majeures, dont l’expérience et la pratique me disent qu’elles ne sont pas également réparties.
Tout d’abord la capacité de comprendre les conséquences d’un choix technique. Prenons un exemple: la politique des abattements à la base en matière de taxe d’habitation. C’est très clairement une technique financière aux conséquences immédiatement perceptibles par le contribuable. Mais son application porte en elle des ferments politiques puisque coordonnée à des choix de taux, elle impacte plus ou moins fortement certaines catégories de citoyens. Baisser des taux mais supprimer des abattements ne touchera pas uniformément les contribuables. Etre en capacité d’imaginer politiquement et socialement les conséquence d’un choix est une exigence incontournable.
Ensuite la capacité de réflexion transversale. Trop souvent, plongé dans le guidon d’une délégation ou d’un mandat territorialisé, les élus manquent de la capacité à imaginer la construction globale d’un projet politique. Les choix à faire en matière d’urbanisme – jusqu’au coeur des dispositions techniques de COS ou de classement en zone -, de politique de transport ou d’aménagement routier, de politique fiscale, d’environnement etc sont autant de fils sur lesquels il est nécessaire de tirer en même temps. Appréhender en temps réel les conséquences de chaque choix sur le rendu global mais aussi sur les possibilités de coordination des différents choix n’est pas à la portée du premier venu, sans que cette dernière réflexion puisse être entendu comme un signe manifeste de suffisance de l’auteur.
L’illusion populaire qui voudrait que tout un chacun puisse devenir élu est à la fois extrêmement vivifiante mais aussi un tant soit peu onirique. Dans tout groupe d’élu, dans chaque assemblée, doivent figurer des élus capables de telles abstractions et capables dans le même temps d’avoir une démarche pédagogique vis à vis des habitants et de leurs collègues élus, pour mener à bien un projet de vie, un projet social pour lequel ils ont reçu mandat.
Administrer et accéder aux fonctions, un réel hiatus?
On appelle hiatus une contradiction majeure que le raisonnement ne peut à priori pas résoudre. Appliqué au monde politique cela voudrait dire que les compétences pour accéder aux responsabilités ne seraient pas celles dont il faudrait disposer pour bien administrer/gouverner.
La roublardise, le sens tactique, l’égoïsme d’un côté et l’écoute, la compréhension, le don de soi de l’autre.
Qu’en est-il vraiment ? Pour accéder à des fonctions électives « basiques », une visibilité dans la sphère publique (associative, sportive, culturelle..) accompagnée d’une réelle envie de s’investir est « suffisante ». C’est en effet une tradition républicaine que de voir les contingents d’élus être en général repris sur les populations « d’investis ». Ceux qui ont fait le choix de donner leur temps pour une activité dont ils ne sont pas les seuls bénéficiaires semblent en effet les mieux placés pour continuer dans cette voie.
Pour pouvoir prétendre à des fonctions plus réduites en nombre -typiquement maire, futur conseiller territorial, député- cela ne suffit plus, sauf par la magie de l’onction présidentielle type David Douillet. Car aux exigences classiques s’ajoutent des capacités à « naviguer » au sein des appareils politiques. Rien de bien évident quand ceux-ci abritent d’autres « prétendants ».
Un aparté sur les raisons qui poussent quelqu’un à prendre des responsabilités politiques. On peut imaginer principalement un sentiment d’obligation. C’est dans cet état d’esprit que beaucoup de camarades socialistes ont commencé leur combat, en 2002, après ce 1er tour honni. On peut aussi croiser une véritable volonté désintéressée de mettre au service de ses concitoyens ce que l’on estime être des compétences particulières. C’est bien souvent le cas, et en général cela s’avère effectivement extrêmement bénéfique à la collectivité. Il n’est pas rare non plus de croiser des « pourquoi pas moi », élus soucieux de faire fonctionner une collectivité en se disant que si d’autres peuvent le faire, n’étant pas plus bête que d’autres, cela est aussi possible.
Enfin ceux qui pour des mauvaises raisons (argent, pouvoir, représentation mentale de la reconnaissance sociale) trouve dans la fonction élective des dérivatifs à une vie professionnelle et sociale qui ne les comble pas.
Il faut par dessus tout une réelle prise de conscience de l’égocentrisme de la situation. Oui un élu est persuadé qu’il peut apporter un supplément (de technique, de morale, d’engagement…) Sans en être intimement convaincu(e), les exigences d’un mandat ne pourraient pas être supportées.
Revenons à nos moutons, et au sport que constitue la prétention aux fonctions de décision. Dans le Labyrinthe d’égos et de crasses, au travers des nécessaires compromis politiques – on ne parle pas de compromission mais de réels choix assumés de faire un pas vers l’autre – le parcours est extrêmement chaotique. Les amertumes se conservent longtemps, les choix apparaissent parfois totalement irrationnels et les brûlures à l’égo bien longues à disparaitre.
Mais c’est aussi le jeu. On ne rentre pas sur un terrain de jeu en feignant d’ignorer que des règles existent et que d’autres joueurs sont présents.
Comme dans le sport, parfois, des petit(e)s génies apparaissent. Parce qu’ils cumulent éhontément des ressources intellectuelles, physiques (ne pas se leurrer sur ce point), charismatiques et un sens aigu, voir inné, de la joute politique, ils émergent naturellement. Parfois le sort et les parrains facilitent l’éclosion, mais comme chantait l’autre « Etre à la hauteur » est une exigence démocratique forte. On ne fait pas illusion longtemps si l’on est incapable d’assumer les rôles que l’on vous confie. Parfois trop tard au goût des concurrents, la main passe, irrémédiablement.
Il faut donc admettre que l’on puisse choisir de jouer selon les règles sans toutefois faire le présupposé que l’édile ainsi porté en responsabilité serait une crapule de première, capable de s’assoir impunément sur ses convictions. L’arbre pourri que représentent les quelques voyous de la politique ne saurait cacher – sauf aux yeux de médias un peu myopes – la forêt des élus appliquant inlassablement sur le terrain – communal, régional, national – les choix dictés par le compromis de leur conviction et de la réalité.
Et le cumul dans tout ça?
Belle question bien glissante que le cumul des mandats. Dans l’idée et l’éthique, le fait que 83% des députés cumulent serait une mauvaise chose. A tire personnel je crois que c’est effectivement le cas. Il n’existe pas de raison objective pour conserver un exécutif local alors que l’on exerce un mandat national. Le poids politique, médiatique et juridique d’un député n’a pas besoin d’être étayé par une canne locale. loin s’en faut. Que l’on autorise, et exige au besoin, une invitation des députés dans les instances locales où ils souhaitent pouvoir se rendre serait déjà une décision susceptible de donner un minimum de cohérence aux décisions nationales et d’apporter cet encrage local sur lequel se fondent les députés « cumulards » pour justifier leur position.
Un argument peu entendu par contre, car politiquement moins facile à manipuler, la visibilité politique et donc électorale que le cumul apporte. D’où les souhaits émis à gauche de voir ce non cumul faire l’objet d’une loi. Sauf à vouloir être inutilement sacrifié sur l’autel de la vertu républicaine, et après avoir sacrifié toute une génération post 90′s, le PS ne pourra jamais décider seul d’envoyer au front une nouvelle génération d’élus pour guerroyer politiquement contre l’UMP.
A l’heure où les combats idéologiques retrouvent de la vigueur et où les pré-supposés libéraux s’écroulent les uns après les autres, laisser la voie libre aux élus de droite au prétexte d’un éthique républicaine dont on ceindrait les petites victimes, serait ne pas jouer le « jeu » de la démocratie.
Faire prévaloir une certaine conception de la vie en société, faite d’humanisme, de solidarités collectives et de responsabilité personnelle, d’action publique « durable » nécessite parfois de faire des compromis avec l’idéal républicain fantasmé. C’est en tout cas mon sentiment. On en détourne pas un avion (vers une société que l’on imagine meilleure) si l’on fait le choix de ne pas monter dedans, c’est aussi simple et tragique que cela.